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Présente-lui autre chose

Homélie pour le Temps ordinaire - 7ème dimanche du temps ordinaire - Année A

Si on te frappe sur la joue droite
(Mt 5, 38-48)

Par le Père Guy Lecourt
Prêtre de Versailles (78),
le 20-02-2011


Mt 5, 39 : "Mais moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui aussi l'autre”

« Si vous enseignez cela à mon gamin, je le retire du catéchisme » nous dit un jour une maman au cours d’une réunion de parents d’enfants de CE2 dont le thème de la leçon était : “Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés”.

C’était la première fois que je me trouvais devant une attitude de refus catégorique qui pouvait être lourd de conséquences pour l’enfant et sa famille…et peut-être aussi pour les autres parents. Mais au fond de moi-même, je rejoignais cette “rébellion”, car ce que demandait Jésus relevait de l’héroïsme avec une pointe de soumission, voire de lâcheté, que la maman avait exprimé, comme pour s’excuser : “Je ne veux pas que mon fils devienne une carpette !”

Je connaissais les interprétations qu’en donnaient les grands spirituels, voulant exprimer à quel degré d’amour le disciple du Christ devait s’élever (ou s’abaisser ?) pour faire comprendre à son agresseur qu’il n’avait aucune haine envers lui, mais seulement de l’amour, qui excluait toute forme de violence ; je connaissais le style imagé, oriental de Jésus, qu’il ne faut pas prendre au pied de la lettre ; je connaissais le commentaire des exégètes qui disaient que lorsque quelqu’un prononçait un blasphème, il était giflé sur la joue droite : il fallait donc que les premiers chrétiens, qui proclamaient que Jésus était Dieu, s’attendent à être giflé ainsi et même, qu’ils maintiennent leur affirmation en tendant l’autre joue… Ou même, l’interprétation cocasse d’Origène, Père de l’Eglise, qui observait finement que pour frapper quelqu’un sur la joue droite, il fallait être gaucher, et donc qu’il n’y avait pas beaucoup de chance que l’on puisse mettre la parole à exécution ! Mais comment expliquer tout cela à cette maman ?

Après un court temps de silence pour accueillir cette question et demander au Seigneur de m’inspirer, il me vint à l’esprit de partir du thème de la leçon : “Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés”. Je lui répondis ainsi :

« Lorsque Jésus demande quelque chose à ses disciples, il est en général le premier à le faire. Aimez vos ennemis : c’est ce qu’Il fait envers ses bourreaux. Par contre, lors de sa Passion, lorsque le serviteur du grand prêtre le gifle : “A ces mots, un des serviteurs, qui se trouvait là, donna un soufflet à Jésus, en disant : Est-ce ainsi que tu réponds au souverain prêtre?”  Que fait alors Jésus ? Présente-t-Il l’autre joue ? Non ! Mais Il s’adresse à lui en disant : “Si j'ai mal parlé, fais voir ce que j'ai dit de mal; et si j'ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu?” Jn 18, 22-23.

Je crois que vous pouvez laisser votre enfant au catéchisme, mais en lui apprenant à prendre de la distance face à son agresseur (très dur ! je le sais) et en essayant d’aimer comme le Christ qui a aimé ce serviteur. Comment ? Il a “mis son agresseur en responsabilité” : lui qui s’est laissé emporté par un zèle mal placé, plein de haine et qui l’avilit : « Justifie ton geste » semble lui dire Jésus ! « Sois responsable et tu éviteras de te mettre dans cet état-là. »

Un peu plus tard, en lisant le livre de Marie Balmary,  “Le sacrifice interdit” (Edition Grasset), je suis tombé sur le passage qui aborde ce texte, pp.186-187. Il est interprété par cette psychanalyste qui connaît également l’hébreu et le grec. A ma grande surprise, elle révèle le non-respect de la signification du terme “autre” qui est utilisé dans le texte grec. Le grec dispose de deux termes pour exprimer autre : “L’un, l’autre” dans une relation duelle, par exemple : “Nul ne peut servir deux maîtres. Car, ou il haïra l'un, et aimera l'autre; (étéron) ou il s'attachera à l'un, et méprisera l'autre. (étérou) Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon”.Mt 6, 24. C’est ce que nous devrions avoir ici : la joue droite, l’autre (étéren). Or nous avons “allen”, qui est l’autre terme pour dire autre, mais au sens de différent, autrement, en somme l’altérité.

Il faudrait alors traduire la parole de Jésus de la façon suivante : “Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, présente-lui autre chose” Autrement dit : présente-luiune alternative, avec le but de le faire sortir de sa violence en le “responsabilisant”. N’est-ce pas exactement ce qu’a fait Jésus envers le serviteur du grand prêtre ?

Cette interprétation n’exclut pas les autres plus traditionnelles, exégétiques ou mystiques, qui partent de points de vue différents et qui peuvent enrichir, à leur façon, notre accueil de la Parole de Dieu. Mais je pense qu’il est bon de proposer aussi celle-ci, qui a le mérite de respecter l’ensemble des Evangiles en se fixant sur son modèle, Jésus-Christ, et en évitant les fausses pistes du jeu pervers de la violence : Jésus, qui est le “Chemin et la Vérité et la Vie”, enseigne une autre voie qui fait grandir parce qu’elle appelle à la responsabilité.

AMEN !